Sauf que maintenant, si vous replantez ces graines, vous allez en prison. Bienvenue dans la réalité de la guerre des semences. Une guerre sans chars, sans avions, sans soldats, menées via des règlementations commerciales subtilement introduites par les multinationales, au nom de la productivité et au détriment de l'autonomie des communautés agricoles voire des Etats.
La plupart des gens pensent que l’agriculture, c'est de la terre, de l'eau, du soleil. C'est faux. L'agriculture est devenue une industrie de propriété intellectuelle. Et ceux qui contrôlent les semences contrôlent les peuples.
Depuis vingt ans, le marché mondial des semences s'est concentré. Aujourd'hui, quatre entreprises contrôlent plus de 60 % du marché mondial des semences commerciales : Bayer (qui a racheté Monsanto), Corteva, Syngenta (détenue par le chinois ChemChina), et Limagrain.
Ces entreprises ne vendent pas des semences. Elles vendent des licences. Leurs semences hybrides ou génétiquement modifiées sont protégées par des brevets. Un agriculteur qui achète ces semences signe un contrat. Il n'a pas le droit de les replanter. Il doit racheter chaque année.
C'est ce qu'on appelle la dépendance annuelle. C'est le modèle économique le plus parfait jamais inventé : un client qui est obligé de revenir chaque saison, sous peine de poursuites judiciaires. Autant la technologie/électronique est programmé avec l'obligation de renouveler (mettre à jour) des licences ou des applications, ces multinationales de l'agrochimie envahissent le marché avec des semences à obsolescence programmé. Leur succès signifiera un contrôle entier des semences, donc de l'alimentation.
En Inde, des milliers d'agriculteurs se sont endettés à cause de ce système. Certains se sont suicidés. Le problème n'était pas leur travail. Le problème était la structure : des semences trop chères, des rendements qui ne tenaient pas les promesses, et des tribunaux qui donnaient raison aux multinationales.
L'Afrique importe entre 70 et 80 % de ses semences améliorées. Dans certains pays d'Afrique de l'Ouest, plus de 90 % des semences de maïs utilisées sont des hybrides importés, dont les agriculteurs ne peuvent pas conserver les graines.
Pendant ce temps, le marché mondial des semences est passé de 30 milliards de dollars en 2000 à plus de 80 milliards aujourd'hui. L'Afrique représente moins de 5 % de ce marché, mais elle est devenue l'un des principaux débouchés pour les semences brevetées.
Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat de décennies de politiques agricoles délibérées : ouverture des marchés, incitations à abandonner les semences locales, conditionnement des financements internationaux à l'utilisation de semences certifiées, souvent produites par les mêmes entreprises.
Pendant que l'Afrique reste passive, d'autres régions du monde ont compris l'enjeu stratégique.
La Chine a investi massivement dans la biotechnologie agricole. Elle contrôle aujourd'hui une part significative de Syngenta. Elle ne cherche pas à devenir dépendante. Elle cherche à devenir autonome sur une chaîne de valeur complète : semences, engrais, mécanisation.
L'Inde a construit un système de souveraineté semencière. Elle maintient des banques de semences locales, subventionne massivement la recherche publique, et a développé des variétés adaptées à ses écosystèmes sans passer par les brevets étrangers. Ce n'est pas par hasard si l'Inde est devenue exportatrice nette de produits agricoles.
Le Brésil, autrefois importateur de technologies, a négocié, copié, développé, jusqu'à devenir un acteur majeur de la recherche tropicale. Les agriculteurs brésiliens utilisent des technologies étrangères, mais le pays a construit une capacité de recherche nationale qui lui permet de peser.
Chacun de ces pays a fait un choix : l'agriculture est un secteur stratégique. On ne délègue pas sa sécurité alimentaire à des actionnaires étrangers.
Pourquoi l'Afrique n'a-t-elle pas fait ce chemin ?
Parce qu'il n'y a pas de politique africaine des semences. Il y a des politiques nationales, souvent faibles, parfois inexistantes, souvent contradictoires.
L'Union africaine a adopté en 2018 la Déclaration de Malabo sur l'accélération de la transformation agricole. Sept ans plus tard, aucun mécanisme continental de coordination sur les semences n'a vu le jour. Pendant ce temps, les multinationales signent des accords bilatéraux avec des pays pris isolément.
Le résultat est une fragmentation stratégique. Un pays accepte des conditions qu'un autre aurait refusées. Les semences brevetées entrent par la petite porte. Les semences locales, non certifiées par des normes internationales souvent conçues pour exclure, sont marginalisées. La biodiversité agricole africaine, l'une des plus riches au monde, est en train de s'éroder. Des variétés de sorgho, de mil, de niébé, sélectionnées pendant des siècles par les communautés paysannes, disparaissent parce qu'elles ne sont pas "rentables" selon les critères du marché mondial.
La dépendance économique s'installe. Un agriculteur qui doit racheter ses semences chaque année perd sa marge. Un pays qui importe 80 % de ses semences améliorées importe aussi la vulnérabilité. Quand le prix des semences augmente, quand la chaîne d'approvisionnement est perturbée, ce sont les populations qui trinquent.
Le savoir traditionnel, cette intelligence accumulée sur des générations, est dévalorisé. Un paysan qui sait sélectionner ses semences, les adapter au climat local, est remplacé par un technicien qui distribue des sachets venus d'ailleurs.
Qui contrôle quoi ?
Cette guerre n'est pas le fruit d'un complot. C'est le fonctionnement normal du capitalisme lorsqu'il rencontre le vivant.
Les brevets sont légaux. Les hybrides sont une innovation technique. Les normes internationales sont présentées comme des standards de qualité. Chaque mécanisme pris isolément a une justification rationnelle.
Mais l'accumulation de ces mécanismes produit un résultat politique : le transfert du contrôle des semences des communautés locales vers des actionnaires privés, majoritairement situés hors d'Afrique. C'est une domination structurelle, pas un complot. Et c'est précisément pour cela qu'elle est si difficile à combattre.
La souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit semence par semence, loi par loi, investissement par investissement. Nous parlons de souveraineté monétaire, de souveraineté militaire, de souveraineté numérique. Mais à quoi sert tout cela si nous ne contrôlons pas ce qui nourrit nos peuples ?
La question n'est pas de savoir si les semences doivent être modernisées. La question est de savoir qui décide.
Pour l'instant, la réponse est : ce n'est pas nous.