AGRA nous a-t-elle menti pendant 20 ans ?
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AGRA nous a-t-elle menti pendant 20 ans ?

COASP
24 Aug 2026
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Malgré un doublement de l'usage d'engrais et une expansion massive des terres cultivées, la faim a progressé de 58 % dans les pays ciblés par l'AGRA. Le Sénégal, resté hors du modèle, montre une trajectoire inverse.

En 2026, l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) célèbre ses vingt ans. Un nouveau rapport de l'Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA) rendu public ce lundi 24 août dresse un bilan sévère de deux décennies d'investissements dans ce modèle agricole  et interroge la pertinence de sa prolongation jusqu'en 2035 dans le cadre de la Déclaration de Kampala.

Fondée en 2006 par les fondations Gates et Rockefeller avec Kofi Annan comme premier président, l'AGRA s'était engagée à doubler les rendements et les revenus de trente millions de petits exploitants et à réduire de moitié la faim d'ici 2020. Aucun de ces objectifs n'a été atteint.

En s'appuyant sur dix-huit années de données nationales de la FAO analysées par le chercheur Timothy Wise (Université Tufts), le rapport dégage un constat central : la croissance des rendements des cultures de base dans les treize pays ciblés par l'AGRA n'a pas accéléré. Elle est même légèrement inférieure à celle observée durant les douze années précédant le lancement du programme. Pendant ce temps, l'usage d'engrais a plus que doublé et les surfaces cultivées ont augmenté de 46 %.

Autrement dit, la production a surtout progressé grâce au défrichage de nouvelles terres, et non grâce à des gains de productivité. Le millet, le sorgho, les racines et tubercules et l'arachide des cultures plus résilientes au climat — ont perdu du terrain au profit du maïs, cultivé de manière quasi monoculturale.

Conséquence la plus frappante : le nombre de personnes en situation de sous-alimentation chronique dans ces treize pays a bondi de 58 %, passant de 94,6 à 149,6 millions de personnes  une hausse presque identique à celle enregistrée dans l'ensemble de l'Afrique subsaharienne, y compris dans les pays non ciblés par le programme.

Le contre-exemple sénégalais

Le rapport consacre une analyse comparée au Sénégal, pays voisin resté en dehors du programme de l'AGRA. Sur la même période, le pays a réduit sa sous-alimentation de moitié, tout en utilisant deux fois moins d'engrais que la moyenne des pays de l'AGRA. Il a également conservé le millet, le sorgho et l'arachide dans ses systèmes de culture, plutôt que de les remplacer par le maïs. L'AFSA précise que ce résultat n'est pas attribuable à un rejet des intrants, mais à une politique agricole plus diversifiée, articulée autour de cultures qui enrichissent les sols et à un soutien public structuré différemment.

Un modèle qui change de forme, mais pas de fond

Le rapport documente aussi la transformation de l'AGRA elle-même : après avoir abandonné son nom complet en 2022, l'organisation s'est repositionnée comme facilitatrice de politiques publiques et d'investissements privés, délaissant ses objectifs directs de productivité paysanne. Mais selon l'AFSA, la logique d'intensification par les intrants qu'elle a contribué à populariser se poursuit désormais à une échelle bien plus large, portée par les subventions publiques africaines, la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, dont les engagements agricoles doivent atteindre 9 milliards de dollars par an d'ici 2030.

Or, ce même modèle a été reconduit dans la Déclaration de Kampala et la stratégie du CAADP 2026-2035, adoptées par l'Union africaine en janvier 2025  sans qu'un bilan détaillé des raisons de l'échec précédent n'ait été établi, selon le rapport.

Des alternatives déjà à l'œuvre

Le rapport ne se limite pas à un constat critique : il documente des approches agroécologiques diversifiées fertilité biologique des sols, semences gérées par les agriculteurs, vulgarisation publique, entreprises agroécologiques locales déjà intégrées dans plusieurs politiques nationales (Kenya, Tanzanie, Bénin, Burkina Faso, Éthiopie, Tunisie) et régionales (CEDEAO, projet de loi en cours en Afrique de l'Est).

L'AFSA appelle sept institutions , gouvernements africains, Fondation Gates, Allemagne, Fondation Mastercard, Fonds vert pour le climat, Banque africaine de développement et Groupe de la Banque mondiale à réorienter une part croissante de leurs financements existants vers ces systèmes, plutôt que de poursuivre le même modèle à plus grande échelle.

Lire le rapport complet : EN - Green Revolution Has Failed Africa